Photocredit: Radio France
Daniele Rustioni, Alexandra Dovgan and the Orchestre National de France
(April 2026)
by Vincent Guillemin
“Pour la première fois en concert avec orchestre à Paris, Alexandra Dovgan démontre par l'intensité de son jeu et l'intelligence de son phrasé pour Rachmaninov qu'elle n'est pas juste une enfant prodige, tandis que Daniele Rustioni profite de sa première devant le National pour intensifier ensuite les tourments de Manfred de Tchaïkovski.
…En très bonne harmonie avec l'accompagnement, elle [Alexandra Dovgan] profite d'un Orchestre National de France des grands soirs pour véritablement communiquer avec les musiciens, comme avec le basson solo à la Variation VII, dont elle intensifie encore l'émotion sans hésiter à frapper fort le clavier de la main droite. Puis elle montre une phénoménale maestria dans la Variation VIII, avec une manière spécifique de dramatiser la partition pour magnifier le thème du Dies Irae, avec la même puissance que lorsqu'elle le cadence dans les graves du clavier à la Variation X. En parfaite maîtrise également, le chef italien Daniele Rustioni, beaucoup entendu ces dernières années à l'Opéra de Lyon, mais encore jamais devant le National, n'hésite pas à demander souvent un jeu délié à l'ensemble français. Il l'utilise à la fois dans sa légèreté et plus encore dans ses couleurs, pour alléger certaines parties de cordes et apporter une superbe luminosité à certaines parties des flûtes et de la harpe.
…Ensuite, on reste en Russie pour ce premier programme de Daniele Rustioni à l'Orchestre National de France, avec une symphonie qui aurait pu être numérotée 5ème par Tchaïkovski vu l'époque de composition, et la façon dont elle s'en rapproche par son extrême maturité. Écrite comme un long poème symphonique d'après le héros de Byron, la Symphonie Manfred est méconnue voire une mal-aimée en Occident.
…Fougueuse et elle aussi très effusive, l'œuvre convient parfaitement au chef italien, qui fonce dedans sans hésiter à proposer de grands gestes sur son podium… et d'une grande fatigue physique à la fin de l'interprétation. Dès le début très dramatique, en vrai chef opératique, Rustioni utilise la grande formation française pour en faire ressortir les plus beaux coloris. Et cette fois, il profite du cor solo de Julien Mange, d'une justesse de chaque instant, en plus du cor anglais de Laurent Decker, du basson solo et des excellentes clarinette basse et flûte piccolo. Au premier violon, Elisabeth Glab, qui remplace maintenant Sarah Nemtanu, fait également montre d'une grande maturité de jeu, toujours très attentive aux temps donnés par le chef.
Passionnant dès le Lento lugubre, Rustioni exalte particulièrement le très grand thème leitmotivique qui apparaît à la fin du premier mouvement. Celui-ci est repris avec une grande intensité en fin de symphonie, porté cette fois par l'effusivité du timbalier comme des cuivres, ainsi que par l'orgue ardent de Radio France. De grand style, cette prestation affirme un peu plus la grande technicité du chef italien qui fêtait ses 43 ans deux jours plus tard, et qu'il faudra également plus considérer à l'avenir comme un important chef symphonique.”
by Pierre Michel
“Rustioni se démène au pupitre et embarque tout le monde avec lui, orchestre et public réunis…”
Daniele Rustioni, Alexandra Dovgan, le National et les démons russes à Radio France Paris, Maison de la radio et de la musique Serge Rachmaninov : Rhapsodie sur un thème de Paganini, opus 43 Piotr Ilyitch Tchaïkovski : Manfred, opus 58
“…C’est après l’entracte que le public appréciera pleinement le savoir-faire de l’ancien directeur musical de l’Opéra de Lyon. Insufflant une âme dans chacun des quatre mouvements de la Symphonie Manfred de Tchaïkovski, Rustioni montre qu’il est un chef lyrique jusqu’au bout des ongles dès les premières mesures, quand on l’entend de loin émettre une légère plainte, en bon héros romantique maudit. De mauvaises langues pourraient le traiter de poseur ; ce serait passer à côté du rendu sonore que tire le chef de l’orchestre.
Visiblement investi par les esprits du romantisme, Rustioni se démène au pupitre et embarque tout le monde avec lui, orchestre et public réunis, réussissant à ne jamais suggérer une quelconque longueur lors de mouvements très denses et étirés. N’hésitant pas à creuser un son tourmenté pour les passages dramatiques, le chef italien sait faire évoluer sa direction vers une gestique plus sobre dans les mouvements dansants, notamment dans le volatile deuxième mouvement ou la martiale première partie du quatrième mouvement, dont le dosage des plans sonores est remarquable. …Les gammes parcourent le quatuor avec fluidité au cours du premier mouvement tandis que les pizzicati des violoncelles et contrebasses se complètent à merveille au cours d’un deuxième magnifié par le sens du rebond de la petite harmonie. Les musiciens font corps pour explorer tour à tour différents types de lyrisme : tourmenté, dansant, pastoral, martial, qui une fois énoncés fusionnent avec un sens artistique remarquable.
La seconde partie du finale est l’aboutissement de cette interprétation marquante. Porté par des harpes cristallines, des violoncelles et altos déchirants et un pupitre de cors en état de grâce, dont le premier soliste gère la sourdine plus vite que son ombre, l’auditeur est suspendu aux gestes du chef quand émerge un « Dies Irae » aux allures de rédemption. Après Riccardo Muti, le National serait-il à l’aube d’une nouvelle histoire italienne ? Les applaudissements chaleureux des musiciens ne diront pas le contraire.”